Leçon de finnois #4 : Le finnois pourquoi c’est dur ?

On vous le dit et on vous le répète souvent : le finnois est une langue difficile. C’est un fait bien connu, à tel point que c’en est devenu une métaphore pour parler de choses incompréhensibles. Par exemple lorsque votre boucher- charcutier vous déclare entre le boudin et le jambon : « Oh vous savez ma bonne dame, la physique quantique pour moi c’est du finnois ».

Mais qu’est ce qui fait que cette langue nous semble totalement absconse ? Et bien mes chers lecteurs je vous propose de le découvrir dans cette leçon #4 du finnois pour les noobs.

  • Raison #1 : ça ne ressemble à rien.

Notez que c’est une affirmation très subjective qui dépend entièrement de la nationalité du lecteur (un hongrois ou un estonien serait en droit de contester). Il suffit d’ouvrir un journal ou de surfer sur un site finlandais pour s’en rendre compte. On reconnait les lettres mais pas les mots. C’est encore plus frustrant que de lire du russe parce qu’au moins avec le russe on sait pourquoi on ne comprend pas. La raison à cela vient bien évidemment de l’absence de racine commune avec les langues latines ou saxonnes. Pour améliorer votre culture générale sachez que le finnois appartient à la branche fennique des langues ouraliennes (source : wikipédia). Là où cette information devient intéressante dans mon argumentation c’est que les linguistes ne savent pas encore comment cette langue se rattache aux autres langues européennes. Il existerait plusieurs théories mais aucune ne ferait consensus dans les hautes sphères de la linguistique. Tout ça pour dire que même les experts sont infoutus de savoir s’il existe une racine commune entre le finnois est les autres langues. Les faits me semblent suffisamment accablants pour ne pas avoir à commenter outre mesure.

  • Raison #2 : des sonorités inhabituelles.

La croyance populaire qui consiste à penser que tous les habitants des pays nordiques s’expriment comme Odile Deray imitant du danois-ah-bah-non-j’suis-sotte-c’est-du-suédois dans « La Cité de la Peur » est fausse. En réalité elle serait assez vraie si on excluait le finnois. En effet, le norvégien, le suédois et le danois sont très proches sur le plan grammatical et phonétique. Pas le finnois. C’est assez dur à décrire mais si je devais essayer je dirais qu’à l’oreille c’est un hybride de grec, de portugais et de japonais. Maintenant vous faites ce que vous voulez de cette information, moi je continue ma leçon. En finnois on roule les R comme en espagnol, il n’y a pas de R guttural comme en français ou en allemand, il n’y a pas non plus la « jota » espagnole et surtout, surtout, on prononce les doubles voyelles et les doubles consonnes. Le tout produit donc un ensemble de sons difficiles à identifier et encore plus difficiles à reproduire. Cela étant dit je me dois d’ajouter une dernière chose sur le sujet et que j’aime appeler « le paradoxe du finnois ». Malgré tous ses sons étranges et ses mots sortis de nulle part le finnois possède une particularité dont peu de langues peuvent se vanter (et certainement pas le français) : il se prononce exactement comme il s’écrit et inversement. Ce qui le rend incroyablement facile à lire et à écrire à partir du moment où vous savez reconnaître les sons associés à chaque lettre. C’est un point important à souligner ce sera la seule fois où je dirai que le finnois est facile.

  • Raison #3 : les déclinaisons.

Je ne vais pas m’étendre sur le sujet ici car je compte consacrer une leçon entière aux déclinaisons (il faut au moins ça). Je me contenterai de dire ici qu’elles sont au nombre de 15 et qu’à peu près tous les mots se déclinent (noms, pronoms, adjectifs). Tout ce que vous avez besoin de savoir pour le moment ce que les déclinaisons sont marquées par l’ajout d’un suffixe différent selon le cas grammatical du mot. (ex : Talo (la maison)/ talossa (dans la maison)/ talon (de la maison)/ taloon (à la maison)…etc)

  • Raison #4 : l’affaiblissement consonantique.

Was ist das ? C’est un phénomène linguistique vicieux qui consiste à modifier l’orthographe de la racine de certains mots dans certaines circonstances. Et oui, c’est tout aussi obscur dans mon esprit que ça l’est sur votre écran. C’est à cause de ce mécanisme que le pluriel de käsi n’est pas sit mais det, que Turku perd son k aux génitif, innessif et élatif (Turun, Turussa, Turusta) ; que le double k de kukka (fleur) devient un simple k au pluriel : kukat ; que « chaussures » ne se dit pas kenkät mais kengät.

Aussi incroyable que cela puisse paraître les exemples que je vous ai cités répondent à des règles de phonétiques qui font que, selon la nature et la position des consonnes, certaines vont s’affaiblir. Si l’histoire s’arrêtait là on pourrait encore admettre qu’il ne faille pas un doctorat en linguistique pour aller acheter son pain… si seulement…

Combiner l’affaiblissement consonantique  avec les déclinaisons ça revient à passer un mot dans un blender en mode « gaspacho » et voir ce qu’il en ressort. Quelques exemples en vrac :

Lapsi (un enfant)….. lasten (génitif pluriel)

Olut (bière)…… oluiden (génitif pluriel)

Contre-exemple :

Koira (chien)…. koirien (génitif pluriel) [oui, ce n’est pas forcément évident au premier coup d’oeil mais ceci est une déclinaison parfaitement régulière. Et oui les crochets sont là uniquement pour une raison de cohésion esthétique parce qu’une parenthèse juste après une parenthèse c’est très moche.]

  • Raison #5 : Lesmotsàrallongequinenfinissentpas

Une idée reçue à propos du finnois consiste à penser qu’il n’existe aucun mot de moins de 12 lettres dans leur dictionnaire et qu’il est même courant d’employer des mots de plus de 30 lettres dans son vocabulaire quotidien. La première est fausse car comme dans beaucoup de langues il existe de nombreux mots de deux lettres, en revanche la deuxième affirmation est vraie. En effet le finnois est une langue très vivante et très libre dans sa construction. Vous pouvez (oui, enfin pas vous qui lisez, hein) facilement créer de nouveaux mots en accolant plusieurs mots bout à bout. Quelques exemples très simples :

Weekend se dit Viikonloppu. (viikko = semaine, loppu = fin. Le « n » marque le génitif = la fin DE semaine).

Dentifrice se dit hammastahna, soit « pâte à dent » comme nos amis (hum ,hum) bouffeurs de jelly.

Kilowatt-heure mètre triphasé se dit kolmivaihekilowattituntimittari (31 lettres).

L’autre raison à l’existence de mot de 12,000 lettres dans le langage quotidien est que les finlandais font tout ce qu’ils peuvent pour décourager les étrangers dans l’apprentissage de leur langue le finnois est une langue agglutinante. Hmm ? Oui mon petit Jean-Rémy, tu as une question ? Qu’est-ce-qu’une langue agglutinante ? En voilà une bonne question. Comme son nom le laisse supposer, il s’agit d’une langue dans laquelle tu peux construire des mots en agglutinants plusieurs morceaux les uns aux autres de façon un peu anarchique. Selon cette définition, Picasso – par exemple –  faisait de la peinture agglutinante. Je vais à nouveaux illustrer ce dogme obscur par un exemple savamment choisi, parce que j’aime les exemples, ils me permettent de me la péter en faisant croire que j’ai pris LV2 finnois au bac.

Prenons un mot simple : « verre ». Pas le matériau, le contenant. Un verre se dit lasi. Admettons que je veuille parler de ce qu’il y a dans le verre. Je dois alors dire lasissa. Maintenant disons que ce n’est pas n’importe quel verre mais que c’est le tien. Je dois alors rajouter la marque du possessif qui, en finnois, se construit par l’ajout d’un … ? Suffixe. Bravo, je vois que tu commences à comprendre le caractère agglutinant. Donc, « dans ton verre » se dit lasissasi (vous aussi vous avez l’impression de donner un ordre à un colley ?).

– Mikä on lasisi ? (quel est ton verre ?)

– Mitä on lasissa ? (qu’y a-t-il dans le verre ?) [3 mots côté finnois / 8 mots, 1 apostrophe et 2 tirets pour le français… I’m just saying.]

– Mitä on lasissasi ? (qu’y a-t-il dans ton verre ?)

Le fin mot de cette leçon c’est que lorsque vous voyez écrit sängyssäsi pour la première fois vous êtes à des kilomètres de vous douter que :

a) ce mot véhicule à lui tout seul 3 informations et que

b) en admettant que vous soyez titulaire d’un Master en grammaire finnoise (nan, c’est une blague ça n’existe pas) et que vous ayez donc réussi à déduire que –ssäsi est un double suffixe qui regroupe l’inessif suivi du possessif deuxième personne du singulier…  vous vous dites « hourra, j’ai craqué le code! Le substantif qui se cache derrière cette mascarade ne peut être que sängy ! » Eh bien non mon bon ami, vous venez de vous faire avoir par l’affaiblissement consonantique comme un bleu. Le mot était sänky. Try again.

Donc comme vous n’avez pas de Master en grammaire finnoise (puisque de toute façon ça n’existe pas) vous êtes, comme je le disais, à des kilomètres de toutes ces déductions et le sens du mot sängyssäsi vous semble aussi impénétrable que la théorie de quarks (ou les voies du Seigneur, choisissez votre camp). Alors vous prenez  naïvement votre dictionnaire… et bien sûr vous ne trouvez pas d’entrée à sängyssäsi. Agacé par l’incompétence du papier qui confine à l’obsolescence, vous vous dites, zut, après tout on est en 2013, je vais utiliser le world wide web. Vous tapez votre mot dans GoogleTranslate en faisant gaffe de bien placer tous les trémas… et paf ! GoogleTranslate vous donne la réponse : sängyssäsi. Hein ? Quoi ? Et oui, Google est comme vous, il n’aime pas les langues agglutinantes. Du coup vous retournez vous coucher sängyssäsi.

10 Commentaires

Classé dans Linguistique

10 réponses à “Leçon de finnois #4 : Le finnois pourquoi c’est dur ?

  1. nimi

    J’adore ces articles de linguistique pour les noobs ! C’est quand même bien barré le finnois ! 🙂

  2. Voi hauska! J’suis pas allé retourner me coucher sangyssäni, mais presque.

  3. Jacques

    J’ai bien ri à la lecture de cet article ( les éclats de rire en cours de Finnois restent en revanche assez rares pour ne pas dire inexistants en dépit des qualités pédagogiques de notre prof!).

  4. Pingback: Leçon de finnois #5 : les cas grammaticaux. | Les Baert en Finlande

  5. Pingback: Suomen kielen päivä | Les Baert en Finlande

  6. REVEL

    Bonjour, je suis Christian à Barjols dans le Var (Ranska) et j’ai trouvé les commentaires sur le fonctionnement du Finnois hyper intéressants. Je viens d’aller jusqu’au bout de la méthode Assimil pour, sinon soutenir une conversation, me familiariser un peu avec l’écrit et l’oral de cette langue finno-ougrienne qui m’a d’emblée accroché ! (L’attirance pour le pays, son peuple, ses principes et sa langue s’est manifestée grâce à la musique. La révélation venant de la prestation hors norme d’un groupe de métal “Teräsbetoni” qui s’est fait connaître au cours de l’Eurovision 2 008. La performance vocale de Jarkko Ahola et la performance instrumentale étant vraiment exceptionnelles. Jeune retraité, je retourne en Finlande cet été avec mon épouse où nous répartissons les 15 jours de notre séjour entre Helsinki et Turku où nous assisterons au mythique concert du DBTL.
    Par rapport à la manipulation succinte de la langue (L’anglais restant bien sûr la grande roue de secours) ,je voulais simplement savoir s’il y avait une anomalie dans l’impression du texte de la méthode ou si c’était une bizarrerie normale de la langue. A savoir : page 35 extrait du texte : “Tannään käymme torilla..” et il est dit que ce verbe se construit avec un complément à l’inessif. Ce qui aurait dû donner “torissa”. Peut-être avez-vous la clé du mystère ? D’avance merci chère famille Baert.
    Näkemiin. Kiitos. Une réponse de votre part peut-elle arriver dans ma boîte mail ?

  7. Miko

    Bonjour Christian. Je vous prie de m’excuser pour le retard de ma réponse, je n’avais pas accès à internet la semaine dernière.
    Tout d’abord merci de me témoigner votre intérêt pour mes leçons de finnois, ça me fait toujours plaisir de voir qu’elles sont lues et appréciées.
    En ce qui concerne votre question je me suis un peu renseigné et voici ce que je peux vous dire:
    Il y a effectivement une discordance entre l’exemple cité (käymme torilla) qui est à l’adessif et l’explication qui dit que le complément doit être à l’innessif, ce qui aurait donné (käymme torissa). Il se trouve que l’exemple est correct. On dit bien « käydä torilla » et non « käydä torissa ». En fait, le commentaire aurait dû préciser « …le verbe käydä, lorsqu’il a le sens de visiter ou passer, se construit avec un complément à l’inessif ou à l’adessif ». La différence tient dans le fait de pénétrer à l’intérieur d’un lieu ou non. Si je vais dans un magasin je dirais « käyn kaupassa » car je rentre physiquement dans un bâtiment. Si je passe en ville je dirais « käyn kaupungilla ». Dans la plupart des cas, si on rentre dans un bâtiment on utilisera l’inessif. Mais la nuance n’est toujours aussi simple. Par exemple, faire un tour au parc se dit « käydä puistossa ». Aller voir le médecin « käydä lääkärissä ». Finalement il est difficile de dégager une règle absolue qui permettrait de savoir quand utiliser l’un ou l’autre. C’est un peu du cas par cas. Cela étant, je pense que si vous dites à un finlandais « Kävin eilen puistolla » il comprendra.
    En espérant vous avoir aidé.

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  9. la sonorité de la langue finlandaise ressemble beaucoup à du japonais

  10. Marcus

    Merci pour la clarté de ces leçons, le mots Danny doit avoir une origine suédoise puisque « lit » se dit  » säng » en suédois. Il ne faut pas trop insister sur le fait suédois avec les finlandais lol. Des leçons très facile et très agréables. Merci

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