Critique filmique : Gravity

gravity

Il y a quelques jours je regardais Gravity (écrit, réalisé et co-produit par Alfonso Cuarón) et j’ai passé un très bon moment. Je me suis donc dit que ça valait le coup de vous faire partager mes impressions et peut-être, si vous ne l’avez pas vu, de vous donner envie de réparer cette erreur.

Je ne suis pas critique de film. Je ne suis pas non plus expert en cinéma. Ce que je vous propose ici c’est mon modeste avis de spectateur amateur.

Comme je le disais en introduction j’ai aimé ce film. Mais ce qui est particulier avec Gravity c’est que ce n’est pas son histoire et sa narration qui m’ont ravi mais l’expérience sensorielle qu’il propose. C’est une chose assez rare dans le cinéma. En y repensant je ne crois pas avoir déjà vu un film qui offre un tel degré d’immersion sensorielle. Certains films peuvent, par leur mise en scène et leur esthétique, vous faire ressentir un malaise ou du moins, vous faire partager le malaise des personnages mais aucun jusqu’à présent n’avait réussi à m’atteindre à un niveau aussi primaire. Dès les premières minutes du film (qui commence dans l’espace) vous pouvez ressentir l’inconfort de l’impesanteur et l’oppression qui émane de l’immensité et du vide spatial. Cet inconfort se transmet à la fois par le biais des personnages (surtout de Ryan) qui semblent lutter en permanence pour maîtriser leurs gestes et leurs corps mais aussi par le biais de la caméra qui nous fait littéralement perdre tout repère.

Lorsque je disais en ouverture que ce film était une expérience sensorielle je parlais littéralement d’une expérience qui affecte vos sens. A commencer par la vue.

La vue est le sens le plus facile à atteindre au cinéma. Ici c’est fait de manière très simple et efficace. En l’absence de pesanteur il n’y a plus de haut, plus de bas. Il n’y a plus cet horizon stable et rassurant qui agit comme un repère pour nos yeux. Dans de nombreux plans du film la caméra pourrait être vos yeux, vos yeux d’astronaute, observant la scène en flottant librement, incapable de contrôler vos mouvements ou votre dérive. Grâce à cette caméra vous êtes plongés en quelques minutes dans la réalité visuelle des astronautes et cette perte de repère, si elle peut s’avérer grisante au départ devient rapidement source d’angoisse, de malaise et d’inconfort.

Le deuxième sens le plus facile à atteindre au cinéma est l’ouïe. Je ne parlerais pas ou peu de la BO qui sait se faire discrète. Le fait que je n’y ait prêté attention à aucun moment du film suggère qu’elle est en adéquation avec l’image. Je vais plutôt vous parler des effets sonores. Comme vous le savez (et comme c’est intelligemment rappelé au début du film) les sons ne peuvent se propager que dans la matière. Par conséquent un astronaute qui martèlerait une tôle avec un marteau n’entendrait aucun son (bien qu’en théorie la vibration sonore pourrait se propager depuis le marteau au travers du gant puis dans la main, le bras et finalement l’oreille moyenne et donc émettre un son audible quoique très différent de celui qu’on a l’habitude d’entendre par le biais de nos tympans, mais passons sur ce détail). Si le réalisateur avait opté pour un réalisme parfait il se serait limité aux sons émis par les personnages eux-mêmes au travers de la radio de leur combinaison, et aurait enlevé tous les sons produits hors de ces combinaisons. Je pense que le rendu aurait été trop perturbant. Certes réaliste mais difficilement supportable tant il nous est inconcevable que deux (gros) objets puissent entrer en collision à quelques mètres de nous sans émettre le moindre bruit. Je vais m’aventurer sur le terrain de la spéculation en imaginant que le réalisateur a délibérément (mais intelligemment) triché avec la réalité non seulement pour éviter un rendu atrocement dérangeant mais aussi –paradoxalement– pour une meilleure immersion du spectateur. Le film nous offre des bruitages et des effets sonores qui nous permettent de faire ce lien que nous faisons inconsciemment et de manière permanente, entre ce qu’on voit et ce qu’on entend. Mais les bruitages du film sont altérés, atténués de sorte qu’ils ressemblent à ce qu’on entend lorsqu’on est sous l’eau. Des bruits sourds, graves, cotonneux, presque lents. Cet environnement sonore est, à mon sens, un compromis plutôt malin car il nous permet de ressentir en partie l’isolement sonore du vide et de nous imaginer avec un casque sur la tête sans pour autant nous faire perdre tout repère acoustique. Pour le dire autrement, le film joue habilement avec notre ouïe sans la punir.

Enfin, le film achève son œuvre de déstabilisation sensorielle en déboussolant complètement notre sens de l’équilibre et notre proprioception (ce sens qui nous permet à tout moment de savoir où se trouvent les différentes parties de notre corps les unes par rapport aux autres. C’est grâce à ce sens que vous pouvez toucher votre nez avec votre index les yeux fermés). Il s’agit ici plus d’un effet d’immersion et d’empathie vis-à-vis des personnages plutôt que d’un pur effet visuel ou sonore. On le ressent très vite à force d’observer les personnages bouger dans l’espace, se débattre presque. On ressent l’inconfort des combinaisons avec leurs gants énormes qui les empêche de saisir des objets correctement, ces combinaisons surdimensionnées qui modifient complètement la perception de leur corps, les mouvements contre-intuitifs des objets en l’absence de pesanteur et surtout, surtout cette absence totale de contrôle sur la trajectoire ou la rotation de leur corps. Ce dernier point particulièrement bien transmis au spectateur et on peut en faire l’expérience à de nombreuses reprises dans le film. La sensation fut, pour moi, vraiment dérangeante (ce qui est une bonne chose pour un film, s’entend). Lorsque les personnages se déplacent sur les parois extérieures de la station spatiale ou bien lorsqu’ils sont accidentellement projetés dans l’espace on peut ressentir (de façon remarquablement vivante pour un film) l’absence de notre gravité si familière et de cette atmosphère bienveillante. Il y a une scène en particulier qui m’a vraiment remué. A un moment donné un astronaute qui travaille sur la coque d’un satellite se retrouve violemment éjecté. Il dérive donc assez vite dans le vide avec, en plus, un mouvement de rotation (tête en bas – tête en haut) lui aussi assez soutenu (une partie de la scène est visible dans le trailer officiel du film). On a alors un plan fixe sur son visage et on peut voir autour de son casque l’espace tournoyer continuellement. Le moment est terriblement angoissant car l’astronaute dérive seul dans le vide et perd le contact visuel et radio avec ses collègues. Mais au-delà de cette angoisse psychologique j’ai été frappé d’un profond malaise physique lorsque j’ai réalisé que RIEN n’allait arrêter cette atroce rotation. Sur Terre les frottements de l’air freineraient rapidement ce mouvement, mais dans le vide il n’y a rien qui puisse le faire cesser. C’est comme être prisonnier d’un manège devenu fou. Vous voulez battre des bras, par reflexe, mais ça ne change rien. Le plan sur le visage de l’astronaute permet de prendre toute la mesure du caractère insupportable de cette rotation mais c’est surtout son impuissance à l’arrêter qui fut, pour moi, particulièrement anxiogène. Et il y a dans le film de nombreux moments où la vie des astronautes ne dépend que de leur capacité à agripper une poignée ou un câble pour stopper cette horrible inertie qui tend à les conduire perpétuellement dans le vide spatial et donc, à la mort.

Il s’agit là d’un symbole fort du film : l’espace c’est la mort. La première phrase qui apparaît à l’écran, en blanc sur fond noir est : « dans l’espace tout vie est impossible ». Le message est clair et le film est sans concession sur ce point. Pendant tout le film on peut ressentir cette peur du vide, cette peur de la dérive infinie, de l’isolement absolu.

Pour conclure rapidement je dirais que si l’histoire est simple et déjà vue, elle reste efficace et bien traitée. Quant aux effets spéciaux ils sont tout simplement époustouflants. A plusieurs reprises je me suis demandé si certaines scènes n’avaient pas été réellement tournées en zéro-g. Le réalisme est irréprochable et heureusement car tout sel du film réside pour moi dans le fait qu’il offre la possibilité de vivre l’expérience de l’espace, de ces contraintes et de l’angoisse qu’il peut générer. Sans ce degré de réalisme je pense que tout ceci serait tombé à l’eau.

Un film très plaisant donc. Relativement inédit dans ce qu’il m’a fait ressentir. Si vous avez 1h30 à tuer je vous le conseille chaudement.

NB: si vous ne connaissez pas Alfonso Cuarón sachez qu’il a écrit et réalisé l’excellent « Children of Men » (Les Fils de l’Homme, en VF) que je vous recommande tout autant. Il a également réalisé Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban.

1 commentaire

Classé dans Cinéma

Une réponse à “Critique filmique : Gravity

  1. Ninie

    Je partage tout à fait ton point de vue, j’étais au bord de l’hyperventilation parfois…
    Que de sensations et d’émotions ressenties devant ce film minimaliste!!!

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s